Un chien, un rat et... un chat


Tiens le pour dit, Dam, un jour quand j’en aurai les moyens j’offrirai un cerveau à mes deux garçons. Ils n’ont finalement besoin de rien d’autre.
Mesdames et Messieurs je vous offre aujourd’hui en exclusivité Stuart et Snoop ! Le rat d’égout et le chien de gouttière. S’ils ne se donnaient pas autant de mal pour se ressembler l’un et l’autre on pourrait en faire une fable tu ne crois pas ?

Je me demande comment le rongeur va se débrouiller sous le Dôme. Tu parles d’un choc des cultures. 

Comment ? Oh c’est assez simple finalement, comme le lézard ne rentrait pas au nid, nous sommes repartis en pleine nuit pour voir ce qu’il en était. En fait il était juste en train de sécher au clair de lune sur un toit pas loin du Carré d’Or.
Bon, un peu mort, c’est vrai.
Bizarrement l’argenterie était encore là, Snoop a donc embarqué les deux poids morts sur ses épaules, et nous a poliment demandé de retrouver la trace de celui qui avait fauché notre meilleur passe-muraille.
C’est la que le rat s’est senti pousser des ailes. Comme la seule piste qu’il parvenait à flairer semblait prendre la voie des airs et la direction du Carré d’Or, il m’entraina dans un plan balade nocturne dans un cabs, au dessus du Grand Palais.
Ne ris pas, c’est précisément ce que nous avons fait. Enfin, avant que le cabs ne s’échoue dans la Seine avec moi dedans, le rat comme tu t’en doutes avait fuit le navire bien avant qu’il ne sombre.
Il faut dire que les chimères du Grand Palais sont désespérément procédurières, et que notre escapade en amoureux au dessus de leurs beaux jardins n’était visiblement pas une raison suffisante pour nous laisser passer. Si même les seelies ne savent plus être romantiques, où allons-nous mon cher Dam ?
Il y a cependant à ce point du récit un détail important à te signaler. Lorsqu’il était sur le toit du cabs en train de fournir les papiers du véhicule aux sentinelles félines de la Cour, me laissant le temps de monter mon sort d’obscurité, le rat a joué au con. Là, j’hésite entre le « une fois de plus » et le « pléonasme ».
Non! Tu n’y es pas du tout, à vrai dire j’aurais en effet préféré qu’il les insulte, mais il a été frappé par un éclair de stupidité qui lui a fait déclarer qu’il était L’autre rat, celui qui a l’air d’être connu dans les coins d’ombre du Dôme.
Oui, je sais… C’est aussi ce que je me suis dis sur le moment.
Bref, les sentinelles ont fait leur boulot, le poilu a sauté dans les jardins, j’ai sauté dans la Seine et nous nous sommes planqués sous un pont, dans une petite bulle d’invisibilité, le temps que je retrouve mes forces et que …. Le cabs ait le temps de couler sous les ponts et les seelies se lassent de courir après nous.
Le lendemain soir, il a fallu que je secoue un peu la peluche qui n’avait pas gardé suffisamment ses distances avec moi pendant ma récupération, et nous sommes ressortis de notre planque pour continuer notre route vers la destination que la piste pointait au moment du crash. A savoir, la Tour Eiffel.
On appelle Snoop à la rescousse et mes deux pookahs partent à l’assaut des piliers d’acier, me laissant à terre pour surveiller les environs.

Dam, il faut que je te l’avoue, j’en ai connu des hommes dans ma maigre vie, mais ce soir la j’ai rencontré le plus courtois et probablement le plus efficace des pots de colle qui existe sur cette terre. Un pookah chat, curieux, cela va sans dire, mais malheureusement pour nous également agent chez les éperviers.
Pendant que mes deux grands nigauds opéraient avec leur discrétion coutumière l’investigation chirurgicale au premier étage de la Tour, provoquant un barouf qui se remarquait des quais, je m’efforçais de détourner l’attention du chat, à grands coup de gringue mais ce n’était pas vraiment suffisant.
Je l’ai donc attiré ailleurs, jouant la carte du café un peu plus loin, et plus tard le gentleman me laisse après quelques échanges galants et me roule allègrement dans la farine, faisant mine d’avoir lâché le morceau et faisant un grand détour pour retourner fouiner en sournois et à quatre pattes vers la tour.

Oui, en effet, ils étaient peut-être faits pour se rencontrer ces deux là.

La suite c’est Snoop qui me l’a raconté. Le rat et le chien ont « remonté » l’horloge interne d’une sorte d’araignée mécanique qui était responsable de la mort du lézard, et ont voulu faire pareil avec le chat que la curiosité avait mené jusqu’à eux, sans succès.

Tout aurait pu se terminer là, si la boulette de Stuart au dessus du carré d’Or n’était pas remontée jusqu’aux oreilles du Big Boss.
Heureusement, le chien n’est pas finaud mais il a l’instinct de conservation pour lui et les siens. Quand Stuart lui a raconté sa fanfaronnade au dessus du Grand palais, il a pris les devant, et a fourré le rat dans les pattes du chat. Celui ci recherchait un homme de main, et s’était dit que quelqu’un qui essaie de lui arracher le visage devait probablement être compétent. Stuart n’a pas vraiment sauté de joie à cette idée, mais Dieu merci il a eu assez de jugeote pour écouter le clébard. On ne peut pas parler philo avec Snoop, mais il faut reconnaître que quand il faut prendre des décisions dans l’urgence, il prend les bonnes, et il les prend vite.

Et voila comment notre rat s’est retrouvé engagé par la célèbre Agence Epervier.

Un conte de fées tu ne trouves pas ?

Cendre - Café La Comédie - Châtelet - 8 septembre 2012


Dans les livres d'école

«… Et les 6 Anges élevèrent un pilier de lumière qui frappa les cieux et se déversa au dessus de Paris telle une fontaine, formant ainsi le Dôme à qui nous devons notre salut. L’Etoile alors s’éloigna de notre monde mortel et s’enferma dans la Forêt Sacrée, seul, pour y maintenir la source de l'enchantement et permettre ainsi au Dôme de perdurer. »

C’est ainsi que les choses sont écrites dans les manuels d’Histoire Féérique de l’école élémentaire des Ondines à Bercy.

Ce n’est pas que ce soit faux mais… Comment expliquer ce qui s’est passé cette nuit d’Equinoxe à de si jeunes cœurs ? Comment leur faire comprendre le traumatisme qui a marqué à jamais ceux qui ont eu l’heure de survivre ? Comment leur dire combien nous avons souffert cette nuit la ? Combien des nôtres ont-ils été arrachés à la vie, dans la pleine force de leur jeunesse ? Combien sont tombés sous le fer glacé de cet insatiable ennemi ? Comment leur parler de ceux qui sont tombés et jamais plus ne se relèveront ?

Comment leur parler du déchirement, du sentiment d’abandon que nous avons tous ressenti au départ de l’Etoile, notre Prince, notre ami ? Comment leur dire qu’en ce matin de printemps 2001 c’est une ville entière qui se retrouvait meurtrie et orpheline ?

Me voilà à parler comme un vieillard. Pourquoi devraient-ils comprendre ? Pourquoi devraient-ils savoir ? Ils vivent dans un Eden féérique, s’ébattent avec énergie et s’épanouissent dans cette cité qui leur offre tous ce que nous n’aurions pas osé imaginer à l’époque où la Cour, notre si fragile Cour, siégeait au palais Garnier. Pourquoi perdraient-ils leur temps avec ce passé et ces cicatrices qui ne sont pas les leurs.

Qu’ils vivent. Qu’ils bâtissent une ère encore meilleure.

S'ils retiennent le nom de celui à qui ils doivent leur insouciance ce sera déjà ça…


Nicodémus - Ecole élémentaire des Ondines - Bercy - 31 août 2012